vendredi 20 avril 2018

"Grandola vila morena", une chanson pour donner le signal de la Révolution des Oeillets.

Depuis le début des années 1960, les guerres africaines (en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau) font vaciller l'empire portugais. En 1973, ces conflits absorbent le quart des dépenses de l'Etat. La lassitude gagne une opinion publique inquiète pour les appelés du contingent,  astreints à un service interminable et périlleux. De nombreux jeunes Portugais tentent d'ailleurs de s'y soustraire. Le pays connaît alors une émigration massive engendrée par la pauvreté (100 000 départs par an au début des années 1970). Même les soutiens traditionnels de la dictature finissent par douter. Désormais, les officiers supérieurs des forces armées critiquent ouvertement l'intransigeance de Marcello Caetano, le successeur du dictateur Antonio Salazar, décédé en 1973. L'heure du changement est venue.

Le 24 avril 1974, à 22h55, Radio Clube Português diffuse la chanson E Depois de Adeus ("Et après l'adieu") de Paulo de Carvalho. A minuit et vingt-neuf minutes, le 25 avril, la très catholique radio Renascença (Renaissance) passe une chanson pourtant interdite par le pouvoir: "Grândola vila morena" de Zeca Afonso. La diffusion de ces titres marque le signal du déclenchement d'une action militaire dont le but est de renverser la dictature.
Un des rares civils a être dans la confidence des militaires se souvient: "Les gens du Mouvement des forces armées avaient étudié plusieurs façons de trouver un moyen de liaison pour déclencher les opérations militaires du mouvement. Ils avaient contacté quelques civils (...), surtout des gens de l'information. (...) On est arrivé à la conclusion que, peut-être, passer un disque à la radio à une certaine heure, cela pourrait servir comme signe." [source B: la Révolution en chantant]

I, Henrique Matos [GFDL 1.2 (http://www.gnu.org/licenses/old-licenses/fdl-1.2.html)], via Wikimedia Commons
L'auteur de Grandola vila morena se nomme José ("Zeca") Afonso. Après avoir vécu en Angola, Zeca a enseigné l'histoire au Mozambique, avant d'être renvoyé de l'éducation nationale pour ses prises de position politique. Libéré, il s'adonne à l'écriture et la composition de chansons. "(...) Véritable chanteur engagé, militant, s’intéressant à la pédagogie par le chant et la parole pour éveiller les consciences, sympathisant communiste et de la gauche radicale (...) [il] s’engage dans les mouvements syndicaux ouvriers. En faveur de la Réforme agraire au Portugal et particulièrement en Alentejo, il chante les héros de la terre victimes de la répression salazariste. " (source A: Marie-Noëlle Ciccia) 
Pour le régime en place, cet engagement fait de lui un opposant à traquer sans répit. A plusieurs reprises, la Pide, la redoutable police politique salazariste, l'arrête et l'emprisonne. 
Maniant à merveille parabole et double-entendre, l'ancien enseignant sait dribbler la censure. En 1964, Afonso compose le poème Grândola Vila Morena en hommage aux traditions de solidarité d’une bourgade de l’Alentejo où il avait été invité à chanter. En 1971, il met en musique ce poème dont il fait une chanson. (1) Si Grandôla n'a rien de subversif au départ, le contexte dictatorial de l'époque se charge de transformer la chanson en brûlot.

Grandola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple commande
Dans ton enceinte, ô cité.

Chanson engagée, mais non partisane, Grandola vila morena « relate la condition du peuple et ses aspirations en des termes généraux et simples. Ces caractéristiques expliquent pour une grande part la résilience de son succès auprès du peuple. » [Source E: Marlière 2013].  
"De fait, la voix grave (...), l’épuration de tout instrument musical visant à ne pas parasiter le message, le rythme donné par le pas en cadence presque militaire, confèrent à cette chanson l’austérité d’un hymne auquel il faut associer un mouvement totalement synchronisé des corps : union, force, invincibilité sont les impressions que l’on retient du spectacle auditif et visuel des chants de cette région portugaise [l'Alentejo]", note Marie-Noëlle Ciccia. [source A]



Les notes de musique égrenées déclenchent donc le soulèvement du MFA, le "Mouvement des forces armées" animé par un groupe de jeunes gradés de l'armée portugaise (Otelo Sareiva de Carvalho, Ernesto Melo Antunes, Vitor Alves, Salgueiro Maia). Antonio Spinola et Costa Gomes, deux généraux de prestige en rupture de ban, apportent leur caution au coup d'état. Juchés sur de vieux chars, les soldats s'emparent des points stratégiques de Lisbonne. Sans effusion de sang, l'armée se présente comme victorieuse et invite la population à rejoindre le mouvement. Accueillant avec enthousiasme les militaires, une foule énorme se réunit bientôt en centre-ville, notamment autour du marché aux fleurs. Les œillets y sont en pleine floraison; quelques soldats en glissent alors dans le canon de leurs armes. C'est ainsi que cette fleur serait devenue le symbole de la révolution portugaise. (2)


Réfugié à la caserne du Carmo, le général Caetano négocie sa reddition. Il n'a d'autre issue que de démissionner, avant d'être installé de force - avec un aller simple - dans le premier avion pour le Brésil.
Le programme du MFA tient en trois D: décoloniser, démocratiser, développer. Le 26 avril 1974, le général Spinola prend la parole à la télévision en temps que président de la "junte de salut national" et annonce l'élection prochaine au suffrage universel d'une Assemblée nationale constituante et d'un président de la République. 
Un vent de liberté souffle enfin. L'évidence s'impose, le mouvement en cours ne cherche pas à instaurer un nouveau régime autoritaire. La censure est levée et la police politique supprimée. La révolution des œillets permet le retour des exilés politiques. Le socialiste Mario Soares rentre d'exil, le communiste Alvaro Cunhal sort de prison. Le 1er mai 1974, plus de 500 000 personnes défilent dans les rues de Lisbonne aux cris de "MFA, MFA, le peuple est avec le MFA."
 Un journaliste français relate alors l'atmosphère de liesse qui règne à Lisbonne:
"Une fête. Une véritable fête qui a dépassé toutes les espérances. Des milliers et des milliers de Portugais dans les rues de Lisbonne, des militaires fraternisant avec la foule, des agents de police réglant la circulation avec un œillet rouge, des hommes pleurant, chantant, dansant... il fallait être à Lisbonne ce premier mai pour comprendre ce qu'un peuple peut ressentir au contact de la liberté retrouvée. Une véritable fête, sans précédent au Portugal, où les préoccupations politiques sont reléguées au second plan. Lisbonne n'est qu'une immense kermesse sous le soleil où jeunes et moins jeunes se sont tous retrouvés pour chanter Grândola vila morena, une chanson devenue l'hymne du Portugal libéré."

Si il ne faut qu'une journée pour se débarrasser d'une dictature vieille d'un demi-siècle, la transition démocratique s'avère en revanche chaotique. (3) "La promulgation d'une nouvelle Constitution le 2 avril 1976, les élections législatives du 25 avril, remportées par le Parti socialiste, enfin l'élection en juin, au suffrage universel, du général Eanes à la présidence de la République consacrent l'effacement des militaires et l'instauration d'une démocratie parlementaire européenne. Deux ans seulement se sont écoulés depuis le '25 avril'." [source F: Léonard p 77]

Manifestants lors des commémorations de la révolution des Oeillets en 1983. I, Henrique Matos [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY 2.5 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.5)], via Wikimedia Commons
Signal de la révolte contre l'Estado Novo, Grandola Vila Morena est non seulement  restée la chanson symbole de la Révolution des œillets, mais elle est devenue de façon plus large un symbole de la contestation du pouvoir; le contexte et le temps s'associant pour enrichir encore la portée de ce morceau.
Au cours des années "fastes", la chanson reste cantonnée aux rassemblements des organisations de gauche (1er mai, commémorations du 25 avril) et se fait moins entendre. Mais elle ressort ponctuellement dans des situations de contestation ou de difficultés.
Ainsi, au cours du premier semestre 2013, alors que le Portugal se voit imposer une politique d'austérité par l'Union européenne, les banderoles brandies dans les manifestations de protestation érigent un vers du morceau en slogan. « Que se lixe a Troika. O povo é quem mais ordena." ("Que la Troïka aille se faire foutre! C'est le peuple qui ordonne.") En février de cette même année, une vague de grandoladas (4) gagne les bancs de l'Assemblée nationale. Pour empêcher Pedros Passos Coelho, le chef du gouvernement, de présenter de nouvelles mesures économiques d'austérité, des députés de gauche marquent leur désaccord avec la politique d'austérité en entonnant le titre d'Afonso en pleine séance. Dès que les premières notes retentissent, la présidente de l'Assemblée menace de suspendre la séance. Le premier ministre, d'abord interdit, finit par reconnaître l'habileté des protestataires: "On ne saurait être interrompu d'une meilleure façon".



 

Chantée en guise de piqûre de rappel, le morceau reste indissociablement liée dans l'imaginaire des Portugais à l'idée de démocratie et de liberté. "Le néologisme 'Grandolar' passe alors dans le vocabulaire, pour mieux rappeler les valeurs du 25 avril 1974 et tourner en dérision ceux qui les oublient." (Source F: Léonard p 80)
Tel un totem de la liberté reconquise, Grandola vila morena jouit d'une sorte d'aura et de respect exceptionnels. "Faisant taire les hommes politiques, « Grandôla, Vila Morena » est l’arme parfaite : non violente, elle revendique les valeurs d’une démocratie dont les dirigeants eux-mêmes se réclament ; les intéressés ne peuvent que s’incliner, se taire ou sourire » (Musseau 2013 et Riez 2013). " [source A: Ciccia]

"Grândola vila morena" Zeca Afonso.

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne
Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité

Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité
O povo é quem mais ordena - Seul le peuple ordonne
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune

Em cada esquina um amigo - A chaque coin de rue un ami
Em cada rosto igualdade – Sur chaque visage, l'égalité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Em cada rosto igualdade - Sur chaque visage l'égalité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne

À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade- qui ne connaissait plus son âge
Jurei ter por companheira – J’ai juré d'avoir pour compagne
Grândola a tua vontade - Grândola, ta volonté

Grândola a tua vontade - Grândola ta volonté
Jurei ter por companheira - J’ai juré d'avoir pour compagne
À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade - qui ne connaissait plus son âge
   

En complément:
En France, les chanteurs aussi célèbrent à leur manière la révolution des œillets. "Alcina de Jesus" de Nino Ferrer adopte le point de vue d'une jeune Portugaise contrainte à l'exil. "Son pays c’est tellement loin / Au bout du continent / Et pourtant ce n’est qu’une enfant / Mais elle a du partir. Elle travaille chez des gens très gentils / Elle s’occupe de leur bébé joli / Pendant que là-bas c’est le printemps / Et fleurit la révolution. 
Il y’a des gens dans les rues / Qui chantent la liberté / Le monde est en train de changer / Mais elle n’en voit rien du tout / Alcina de jésus."
Alors que l'oppression domine de nombreux points du globe, Georges Moustaki accueille avec espoir cette Révolution.
« A ceux qui ne croient plus voir s’accomplir leur idéal, dis leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal». 

Notes:
1. Enregistrée en France, à Hérouville, la chanson figure sur l'album Cantigas de Maio. La structure de Grândola reprend "les caractéristiques de la chanson alentejane, c'est-à-dire une chanson dont les strophes paires sont la reprise en sens inverse des vers de la strophe précédente." (source A: M.-N. Ciccia)

2. On note une seule exception à cette belle unanimité. Des membres de la PIDE tirent des coups de feu sur les manifestants, entraînant plusieurs morts et blessés.
3.
Le MFA se veut le moteur du "Processus révolutionnaire en cours", mais sa mainmise est contestée par les partis politiques et une société civile de plus en plus active. Après une tentative de coup d'état conservateur le 11 mars 1975, Spinola doit fuir. Le MFA décide alors d'accéler le processus démocratique. Le 25 avril 1975, les premières élections  depuis un demi-siècle sont remportées par le parti socialiste. Au cours de "lété chaud" 1975, les tensions s'accentuent dans le pays. Le 13 juillet, une réaction contre-révolutionnaire, soutenue par l'Eglise catholique, enflamme le nord du pays. D'aucuns redoutent alors un coup de force du parti communiste avec l'appui des hauts gradés acquis à sa cause. L'extrême gauche lance une tentative de coup d'état militaire. Son échec sonne le glas du MFA.
4. "substantif tiré du néologisme grandolar, c’est-à-dire huer une personnalité en chantant « Grândola » pour l’empêcher de parler".  (source A: M.-N. Ciccia)

Sources:
Source A: Marie-Noëlle Ciccia: "Grândola vila morena: l'hymne de la contestation portugaise"
Source B:"La Révolution en chantant: la Révolution des Œillets" par
François-Régis Barbry, première diffusion 26/4/1986.
Source C: Philippe Artières: "L'inconnu du 25 avril 1974 dans la révolution des Œillets", in "68, une histoire collective", la Découverte, 2008. 
Source D: Les Caves du Majestic consacre un billet à la chanson et ses usages politiques.
Source E: Philippe Marlière: « ‘Grândola, Vila Morena’, chant de résistance portugais », Médiapart, 21 février 2013.

Source F: Yves Léonard, « 25 avril 1974 : les œillets font la démocratie », in Les Collections de L’Histoire, n°63 : Le Portugal, l’Empire oublié, avril 2014, pp. 70-80.

mercredi 4 avril 2018

François and the Atlas Mountain: "Royan"

Royan, ville deux fois détruite, trois fois construite, est un champ de découvertes architecturales particulièrement fécond, fruit d'époques et de styles successifs.

Royan, marché central. [photo perso]
Poste avancé à l'embouchure de la Gironde, le site de Royan revêt très tôt une grande importance stratégique, car la place forte permet de défendre à la fois  l'entrée de l'estuaire et le port de Bordeaux. Elle est donc  âprement disputée au cours de la guerre de Cent Ans, puis lors des guerres de Religions. 
L'édit de Nantes de 1598 mentionne Royan en tant que "place de sûreté huguenote". Impliquée dans la fronde protestante qui traverse le sud-ouest, la cité subit en 1622 le siège des troupes royales dirigées par Louis XIII en personne. Le roi parvient à réduire le bastion protestant, avant que Richelieu n'entreprenne son "rasement" en 1631. La paix revenue, la cité se reconstruit, développant des activités commerciales et halieutiques (pêche des sardines "royans"). Sous l'Empire, Royan fait de nouveau l'objet de convoitises, ce qui conduit Napoléon à ériger deux forts au Chay et à Meschers pour tenir tête aux attaques de la marine anglaise.

Le premier casino de Foncillon à Royan.
* Naissance de la ville balnéaire.
Fin XVIII° siècle, Royan n'est encore qu'un gros bourg de 2000 habitants dont les maisons tournent le dos à l'Atlantique. Initiée en Angleterre, la domestication de la plage et l'apparition d'équipements réservés à l'hydrothérapie (la cure marine) gagnent la côte atlantique française au début du XIX° siècle. Grâce à ses plages, un climat clément et une mer assez calme, la côte charentaise possède de solides atouts pour profiter de ce nouvel intérêt pour les littoraux, d'autant que la révolution des moyens de transport raccourcit les temps de trajet. A partir de 1820, Royan bénéficie d'une liaison maritime régulière avec Bordeaux, via Pauillac, par bateaux à vapeur ("les trains de plaisir"). Dès lors, la station balnéaire se dote des infrastructures nécessaires à la satisfaction d'une clientèle huppée. Le premier casino - qui fait aussi office d'établissement de bains - est construit à Foncillon en 1845.
L'usage médical des bains de mer diminue progressivement au profit d'une pratique purement de loisir. La ville de bord de mer n'est plus seulement un lieu où l'on va se baigner, mais c'est aussi un lieu de loisirs et de sociabilité. Les dunes plantées de pins permettent l'aménagement de lotissements paysagés. De proche en proche, l'urbanisation progresse, en particulier autour de la conche de Pontaillac dont le succès alimente (1) une intense spéculation foncière.
Les investisseurs, mais aussi l'Etat se tournent également vers les dunes surplombant la Grande Conche à l'est, et entreprennent d'y construire une véritable "ville d'hiver" pourvue de lotissements inspirés des modèles hygiénistes anglais. Dans ce que l'on appelle désormais le quartier du Parc, les avenues sont tracées, des parcelles délimitées, et des villas construites. Modestes chalets ou véritables petits "castels", des villas de style cottage, orientaliste, japonais, basque, néo-gothique ou renaissance composent cette architecture en "caleçons de bains" caractéristique des villas balnéaires. La municipalité accompagne le mouvement en développant l'éclairage public et en créant un nouveau boulevard tout le long de la Grande Conche.
Casino "Renaissance" et tramway (Wiki Commons)
En 1875, l'arrivée du chemin de fer  à Royan  rend la ville accessible depuis Paris en moins de huit heures. Le train donne ainsi un coup de fouet décisif au tourisme. De bordelaise et régionale, la station devient parisienne et cosmopolite. La ville voit également sa population s'accroître. En 1884, Royan compte désormais plus de 6 700 habitants et 73 000 baigneurs en été. Il faut adapter les équipements au surplus de visiteurs, en particulier le casino, édifice de représentation par excellence de la station. Devenu trop petit, le premier établissement de jeux devient hôtel de ville (jusqu'en 1945). Un nouveau casino surmonté par deux campaniles, comme celui de Monte-Carlo, est construit en face de la plage de Foncillon en 1885.

A l'initiative du maire Frédéric Garnier (2) le tramway relie les plages de Royan dès 1890. Le succès est immédiat. En guerre contre le grand casino de Foncillon, Garnier fait édifier dans le centre-ville, à proximité immédiate de la plage, un gigantesque casino municipal de style néo-baroque très orné. Inauguré en 1895, l'établissement propose de nombreux spectacles: music hall, représentations théâtrales, danse... Il draine une clientèle fortunée et s'impose comme l'attraction phare de la station. En 1900, Royan compte presque 10 000 habitants et reçoit près de 100 000 visiteurs par saison, dont quelques célébrités. 
A partir de 1895, l'éditeur parisien Charpentier invite à Royan ses relations. Emile Zola, Alphonse Daudet, Camille Saint-Saëns séjournent dans la station aux côtés des bonnes familles de la bourgeoisie bordelaise ou parisienne.
Affiche 1890 [Wikimedia Commons]
Pour répondre aux attentes d'une intense vie culturelle et à l'afflux d'estivants, de nombreux restaurants, cafés, hôtels ouvrent leurs portes au cours de la Belle Époque. Dans le même temps, les activités de plaisance se développent. Les terrasses des cafés ne désemplissent pas. La bonne société, habillée à la mode parisienne, s'y livre à des concours d'élégance. Les jeunes estivants fréquentent la patinoire (le Skating Palace), le Garden Tennis ou les arènes (3).
Au cours des années folles, Royan continue d'accueillir les hôtes de marque et se targue d'être "la perle de l'Océan". Maurice Chevalier, Yvonne Printemps, Sacha Guitry sont des habitués comme en attestent les nombreuses photos prises par leur ami, le photographe Paul-Henri Lartigue.
Comme partout ailleurs cependant, la crise économique des années 1930 porte un rude coup aux activités touristiques.

 
* La poche de l'Atlantique.
 Avec l'entrée en guerre, Royan retrouve sa vocation de "verrou de l'estuaire". Au début des hostilités, Picasso s'installe à Royan, le temps d'y proposer son interprétation personnelle du Café des Bains.
Avec la défaite de 1940, la ville est érigée en base militaire allemande. A partir de 1942, Hitler fait édifier le mur de l'Atlantique le long de la façade océanique. L'érection de ce gigantesque ouvrage de protection censé contrer toute tentative de débarquement des Alliés transforme le secteur de Royan et la presqu'île d'Arvert en forteresse. Au niveau de la pointe de Suzac ou de la Grande Côte, de nombreux bunkers équipés d'artillerie complètent le dispositif de défense.
A l'instar d'autres ports situés dans des zones jugées stratégiques (Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle), Royan subit l'occupation allemande jusqu'aux derniers jours de la guerre. Alors que le reste du territoire national est libéré, ces "poches" de résistance allemande font l'objet d'âpres combats. Toujours sous la menace de l'occupant, les populations civiles y endurent de rudes conditions d'existence.
En septembre 1944, les Alliés encerclent la ville où restent stationnés 5000 soldats allemands équipés de canons, d'une importante artillerie anti-aérienne et de solides défenses anti-char. Des négociations s'ouvrent, mais ne mènent à rien. Le front se fige à la mi-septembre. Quelques évacuations ont lieu avec l'accord des Allemands, mais la plupart des habitants se refusent à quitter leurs logements et se retrouvent enfermés dans une nasse.
C'est dans ce contexte que les alliés conçoivent l'opération "Indépendance". Un bombardement massif des positions allemandes doit précéder une intervention terrestre. Dans la nuit du 4 au 5 janvier 1945, une escadre aérienne de la Royal Air Force composée de 347 bombardiers de type Lancaster déverse 1500 tonnes de bombes sur Royan. A l'issue des deux raids menés par l'aviation anglaise, la ville n'est plus qu'un vaste brasier de deux kilomètres de rayon. Le bilan humain s'avère très lourd puisque l'on dénombre près de 500 morts et 400 blessés. L'opération a tout du fiasco: les soldats allemands déplorent peu de victimes (50), leur système de défense demeure intact et le pilonnage de la ville n'est suivi d'aucune intervention terrestre immédiate.
Le général de Gaulle à Saint-Palais (Wiki C)
Pendant trois mois, Royan vit une seconde "drôle de guerre". Les soldats allemands stationnés dans la poche, encerclés par des troupes FFI mal équipées, se préparent à défendre leur position. L'assaut débute finalement le 14 avril 1945. Placée sous la direction du général de Larminat, l'opération Vénérable rassemble 30 000 hommes, 200 chars de la division Leclerc, 250 pièces d'artilleries, 25 bâtiments de la French naval task force et 1200 avions de la 8ème Air Force US. Au total, près de 10 000 tonnes de bombes et 800 000 litres de napalm sont déversés sur Royan et sa périphérie. Les combats s'étalent sur plusieurs jours et ne s'achèvent vraiment que le 17 avril lorsque l'état-major allemand se constitue prisonnier. Leurs troupes déplorent 749 morts et 4600 prisonniers, quand les victimes françaises s'élèvent à 154 tués et 700 blessés. Le 22 avril 1945, le général de Gaulle passe les troupes en revues aux Mathes et à St-Palais (photo ci-dessus), puis se rend à Royan. La libération tant attendue a cependant un goût amer pour une ville qui n'en a plus que le nom. Le bâti du centre-ville ou du quartier de Foncillon sont détruits à 85%
Il faut reconstruire, mais de ce chaos naîtra la ville neuve.  

* Constituer des ensembles de style "Saintongeais". 
La reconstruction prend du temps. Il faut quatre ans pour déblayer la totalité des ruines. En raison de sa vocation principalement touristique, la ville attend également longtemps les crédits. Au fond ce retard est une chance, car il permet de mûrir les projets. 
Claude Ferret, l'architecte en charge des travaux, opte d'abord pour une reconstruction à l'identique, avec le percement de larges avenues rectilignes (boulevard Briand) délimitées par des barres d'immeubles au garde-à-vous. Ferret déclare d’ailleurs à cette époque « qu’il refusera l’autorisation de construire pour tout édifice introduisant dans le paysage des éléments étrangers à la région. Il tient essentiellement à constituer des ensembles de style "Saintongeais" »; style dont personne ne se risque toutefois à proposer une définition, mais dont l’évocation permet de rassurer une population désireuse de retrouver au plus vite la ville perdue. (cf: Ragot)
La première tranche du chantier de reconstruction porte sur le centre-ville, qui n'est alors plus qu'un vaste terrain vague. Deux grandes lignes servent de colonne vertébrale à la nouvelle ville: avec ses façades architecturales héritées du style académique des années 1930, le boulevard Briand offre une perspective monumentale sur la Gironde; le Front de Mer épouse la courbe de la Grande Conche. Au point de contact de ces deux axes perpendiculaires, la place Charles de Gaule sert de charnière entre ville d'hiver et station balnéaire. 

En 1947, la revue L'architecture d'aujourd'hui consacre un numéro aux réalisations d'Oscar Niemeyer à Pampulha, un quartier de Belo Horizonte. (4) La lecture du magazine a tout d'une révélation pour les 80 architectes en charge de la reconstruction de Royan. Dès lors, Ferret incite son équipe à faire preuve d'audace afin de bâtir une cité moins rectiligne, moins grise, plus balnéaire en somme. Dès lors tous les projets royannais basculent de l’univers néoclassique monumental des années trente teinté de régionalisme vers la modernité et l’invention d’un « style cinquante » sous influence brésilienne.

 


* La tropicalisation de l'architecture balnéaire royannaise.
Désormais la fantaisie est de mise. Équipées de toits plats, de brise-soleil en béton, de larges baies ou de quelques rondeurs, les villas aux lignes modernistes, géométriques ou minimalistes s'égayent. Rivalisant d'originalité et d'ingéniosité, elles contribuent à faire de Royan un joyau de l'architecture balnéo-tropicale des années 1950. Sous l'influence de l'architecture brésilienne prolifèrent balcons, toits-terrasses, coursives, pilotis, claustras. Autant d'espaces intermédiaires qui permettent d'inonder l'habitat d'air et de soleil, d'assainir et vaincre l'humidité.
villa grille Pain

Dans le quartier du Parc, "sans contrainte stylistique imposée, excepté la volonté des propriétaires, les architectes laissent libre cours à leur créativité" (cf: Préaut p172). De nombreuses villas méritent l'attention:
- L'utilisation audacieuse de claustras dans la villa "Héliante" (1952-1956), de lames de brise-soleil sur la façade vitrée de l'immeuble des ponts et chaussées (1949-1952) confèrent une belle originalité aux deux réalisations d'Yves Salier.
- Sur le boulevard Garnier, encadrées par des constructions Belle Époque, l'Ombre Blanche (1958-1959) a tout de "la machine à habiter" chère à Le Corbusier. Pour la concevoir, Claude Bonnefoy se serait inspiré de la propre villa d'Oscar Niemeyer à Brasilia. - Un peu plus loin, la façade biseautée du petit immeuble la Perrinière (1955) ressemble à un "écran de télévision rivé sur le large". D'orange vêtu, il attire l’œil des baigneurs. 
- Au cœur du quartier, la villa Rafale se blottit à l'ombre de grands chênes. En forme de
Boomerang (1955-1959), cette construction de Pierre Marmouget repose sur des pilotis. Depuis l'étage, un escalier permet de descendre directement dans la piscine. 
- Seule architecture monumentale du quartier, l'église Notre-Dame de l'Assomption (1951-1952) offre une transcription royannaise de la chapelle saint-François d'Assise érigée à Belo Horizonte par Niemeyer.  

Royan, Villa Boomerang. [photo perso]
Le quartier de Foncillon, dont le nom viendrait de la forme de faucille de sa conche, recense le plus grand nombre de constructions des années 1950. Imaginée par Pierre Marmouget, la villa Grille Pain (1953-1956) remporte assurément la palme de l'excentricité. Jouxtant l'entrée de ce prisme de béton blanc percé de larges baies, une cage d'escalier courbée emprunte au design des arts ménagers.

Royan, villa Grille Pain. [photo perso]
L'originalité des réalisations réside souvent dans de menus détails: le gracieux auvent circonflexe de la villa sise au 16 rue Métadier (1954-1956), la polychromie de la villa Spirou (1953-1956), l'escalier hélicoïdal de la villa "Balata" (1958-1960).
Relativement épargné lors des bombardements, le quartier de Pontaillac conserve de nombreuses villas d'avant-guerre. Quelques créations des années 1950 sont visibles le long de la plage à l'instar de la villa "Le Vent du large" dont l'élégant escalier en colimaçon permet un accès extérieur à une fine coursive-balcon.


La Perrinière (photo perso)
Au diapason de l'architecture résidentielle, les édifices publics se distinguent par leur originalité. 
Le marché central (1946-1956) prend par exemple la forme d'un coquillage renversé. Avec son voile de béton plissé circulaire d'à peine 10 centimètres d'épaisseur percé de quelques pavés de verre, l'édifice façonné par l'ingénieur Bernard Lafaille, les architectes Moriceau et Simon constitue une véritable  prouesse technique. Plus discret, l'ancien marché (1956-1958) de Pontaillac - devenu Musée de Royan en 2004 - "présente une façade vitrée dont les deux pans pénètrent dans le bâtiment, couronnée par un vaste auvent horizontal."  (Préaut p 229)

Notre-Dame (photo perso)
Implantés sur une parcelle à proximité du cœur de ville, mais néanmoins en marge des grands axes  touristiques, l'église Notre-Dame et le "centre protestant" forment une sorte d'enclave spirituelle.
Pour concevoir l'église Notre-Dame, l'architecte Guillaume Gillet s'inspire des grandes cathédrales médiévales du bassin parisien dont il livre une version néo-gothique inspirée. Construit en seulement trois ans (1956-1959), l'édifice culmine à 60 m de haut. Le toit adopte une forme de selle de cheval avec double courbure. A l'intérieur, les vitraux éclairent la gigantesque nef en ellipse de 40 mètres de long. L'ensemble évoque la proue d'un navire tourné vers l'océan.  Pour l'époque, l'utilisation de l'espace, le travail de la lumière et les procédés de construction sont révolutionnaires. 
En surplomb du cimetière protestant, le temple (1953-1956) dresse son campanile au cœur d'un portique épuré.


A l'issue de cette énumération, on reste impressionné par la fantaisie audacieuse et le vent de liberté qui émanent de ces constructions, fruits de l'extraordinaire émulation qui anima les architectes de la reconstruction.

* Un patrimoine à préserver.
En dépit des somptueuses réalisations précédemment citées, cette architecture fut longtemps mal comprise d’une partie des Royannais.
 Au cours des années 1980, le mobilier et l'architecture fifties apparaissent comme le comble de la ringardise et du mauvais goût. Ce désamour, ce manque d'appropriation ont entraîné la destruction et l'altération d’œuvres emblématiques de la reconstruction.  



- La poste a été défigurée au milieu des années 70 par une construction brutaliste sans âme, et amputée de sa galerie sinueuse. 
- Le splendide casino de Ferret, laissé délibérément à l'abandon, fut détruit en 1985.
- À la même époque, le portique reliant les deux ailes du front de mer est à son tour démoli. 
- Rendue nécessaire par des problèmes d'étanchéité, la rénovation du palais des Congrès dénature l’œuvre originale. L’ajout en façade d’une paroi uniforme en verre vient clore le parallélépipède que Ferret s’était ingénié à évider.

La prise de conscience tardive de la nécessité de préserver le patrimoine de la ville aboutit en 1992 à la création d'une zone de protection du patrimoine architectural urbain et paysager (ZPPAUP). Dans le même temps, les constructions emblématiques de la reconstruction bénéficient d'un classement aux monuments historiques (l'église Notre-Dame, le temple, le marché, les villas Héliante, Ombre blanche...). Enfin la ville de Royan se voit attribuer le label Ville d'Art et d'Histoire en 2011



Les détracteurs de l'architecture royannaise n'avaient pas mesuré la réussite sociale et populaire de l’œuvre de Claude Ferret et de ses équipes. Les "reconstructeurs" étaient pourtant parvenus à redonner vie au vaste tas de gravats qu'était Royan au sortir de la guerre. En 1985, Claude Ferret se souvenait: "J'ai gardé en mémoire le souvenir de ces grandes fêtes de juillet, août et septembre et de la foule défilant sous les portiques bordés de boutiques, magasins, restaurants, orchestres ... et montant sur le grand balcon pour admirer les célèbres feux d'artifices donnés par la ville de Royan. C'est à ces moments là que j'ai compris que je ne m'étais pas trompé et que la ville à nouveau vivait." (p22)

Dans leur chanson "Royan", François and the Atlas Mountain parviennent par petites touches impressionnistes - une boucle de guitare cristalline, des chœurs féminins lancinants, un chant fluet - à retranscrire les sensations d'une balade en bord de mer.
Pour le chanteur, dont l'adolescence se déroula à Saintes, la station balnéaire voisine éveillait à n'en pas douter des réminiscences, ces sensations liées aux souvenirs du temps des vacances et de l'abandon.
 



Là je retrouve le sable, le sourire au visage des gens
Nous plantons l'ombre sage sous laquelle nous goutons
Bientôt mirage nous serons
Là j'approche le rivage et je mouille
mes pieds et je te retrouve
Toi qui savais faire ce truc de plier une ville en deux
En remuant l'air du revers de la main
I'm calling you to the water grave
Là ma mère lève le bras
Elle est bien loin et moi fatigué
Nous rentrons au rivage et je te regarde t'allonger
Toi qui savais faire ce truc de plier une ville en deux
En remuant l'air du revers de la main
Et qui me disais des fois
Écoute ne t'en fais pas trop
Sans doute le vent dans le dos reviendra bientôt
Après les mauvaises vagues

Notes:
1. Un financier bordelais, Jean Lacaze, ambitionne de faire de Pontaillac une "station bordelaise légitimiste et catholique, destinée à concurrencer le vieux Royan protestant et républicain." (Préaut p 224) Pour cela, il achète en 1855 les 24 hectares de dunes longeant la conche de Pontaillac. Villas, chalets et petits châteaux sortent du sable. Alors qu'il fallait jusque là emprunter le sentier des douaniers, une route permet à partir des années 1860 de relier Pontaillac au reste de la ville.   
2. Séduit par le tramway Deceauville présenté lors de l'exposition universelle de 1889, le maire obtient du constructeur la concession du matériel à l'issue de l'événement.
3. Construites dans la forêt de Vallières, les arènes permettent d'accueillir des courses de taureaux.
4. Autour d'un lac artificiel, Oscar Niemeyer y réalise en 1942-1943 l'église saint-François d'Assise, un yacht-club, un casino, un restaurant dancing, un hôtel. Il y "tropicalise (selon ses propres mots) ce qu'il a appris de Le Corbusier.

Royan, villa Boomerang. [photo perso]
Sources:
- Source A. Antoine-Marie Préaut: "Guide architectural. Royan 1950", éditions Bonne Anse, 2012.
- Source B. Gaëlle Gilles: "L'architecture 1950 de Royan: perspectives, valorisation et mise en tourisme", 2015.
- Source C. Gilles Ragot, « L’invention du balnéaire « cinquante » à Royan », In Situ [En ligne], 4 | 2004, mis en ligne le 19 avril 2012, consulté le 26 janvier 2018.

- Source D. "Royan années 50. parcours d'architecture du XX° siècle", CAUE 17, éditions confluences, 2000.
- Source E. L'été archi: "Tous à la plage! Royan, ville moderne, et son marché central"
 - Source F. "Les poches de l'Atlantique et de la mer du Nord", in Alya Aglan: "La France défaite 1940-1945", La documentation photographique n° 8120, novembre-décembre 2017.
- Source G. L'histoire en direct: "Les villes rasées de l'Atlantique" par Emmanuel Laurentin.

 Liens:
 - De précieuses ressources par l'inventaire du patrimoine de la Nouvelle Aquitaine sur Royan et son front de mer.  
Luc Le Chatelier: "Royan, la modernité qui venait des tropiques" (pdf) / "Rêves d'architectes: Royan par Claude Ferret", Télérama 3327, 16 octobre 2013.
- De nombreuses photos et cartes postales anciennes sur le groupe facebook: "C'était le Royan de notre jeunesse".
- Livrets sur "L'art nouveau et l'art déco dans le Parc", "Royan années 50" (pdf)
- Le label patrimoine du XXème siècle, il y a 70 ans, Royan bombardé.
- Site internet t www.c-royan.com , notamment Bains de mer, Reconstruction, et Architecture 1950.
- Royan 1950 (Wikipédia)